Synthèse de la conférence-débat « Le Mouvement Open Data », à la FMSH Paris (21/09/2012)

La conférence-débat sur le Mouvement Open Data a été organisée le 21 septembre 2012 par le Grico avec les partenariats de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme et du groupe La Poste. Celle-ci a permis de réunir des personnes d’horizons divers : chercheurs, doctorants, professionnels de grandes organisations publiques et privées (chefs de projets, professionnels du management documentaire, etc.).

Elle avait pour objet d’offrir des éléments de mise en perspective et de débat sur l’Open Data, vaste mouvement incessamment nourri, ces derniers mois, d’initiatives, de colloques, de communications, de contraintes réglementaires et de prescriptions diverses.

En s’appuyant sur leurs travaux respectifs, les deux intervenants, Jean-Max Noyer de l’université Nice Sophia Antipolis et Grico, Valérie Peugeot prospectiviste au sein d’Orange Labs et présidente de l’association Vecam, ont proposé plusieurs éléments de lecture et d’interrogation de l’OD.

Leurs propos ainsi que les questionnements des participants mettent en exergue différents points présentés et commentés synthétiquement ici.

1/ Nécessité d’inscrire l’OD dans son historicité et dans ses associations

Jean-Max Noyer indique que « Ce que l’on appelle le web des données peut être vu comme un ensemble de procès qui convergent vers un objectif commun : la dissémination des données dans l’espace public et privé, et la réutilisation intelligente des données indépendamment de leur contexte numérique d’origine ».

Selon cette perspective, se trouvent associés à ces processus : le web, qui dès son projet fondateur a prôné la mise à disposition « libre » de ressources et documents hétérogènes ;  le logiciel libre ; les archives ouvertes de la Science (Open Archives Initiative), etc. Comme le rappelle Valérie Peugeot, et à certains égards, le « web social » s’inscrit également dans ce cadre.  Nombre de tensions et affrontements marquent l’évolution de ces divers mouvements et c’est donc à l’aune de la diversité des expérimentations en cours ou déjà anciennes, de leurs modes d’expressions et réalisations (au niveau mondial), qu’il s’agit d’envisager l’Open Data.

2/ Penser l’hétérogénéité du mouvement Open Data et ses dissensus

Force est de constater que « l’étiquette OD » s’applique aujourd’hui à des finalités, des projets, des « matériaux informationnels », des processus, des dispositifs et des acteurs très divers. «Open » devenant le maître mot organisateur et attracteur d’une multiplicité de milieux et de projets : « Open Science », « Open éditions », « Open-government », « Open Source », « Open Society », « Open journalisme » et pourquoi pas, « Open management », « Open war ». Tentez d’appliquer l’open à toute chose et voyez ce qu’il en sort…  La profusion de mots d’ordre, les lectures souvent simplistes des batailles politiques qui ont cours, la « libération des données » comme seule justification et point aveugle des enjeux socio-techniques/économiques/anthropologiques, participent d’un écrasement de ce mouvement polysémique, de ses différenciations y compris celles touchant aux types de formats (allant du plus simple tableau à une véritable base de données…).

Les débats et les rapports de force traversent de part en part l’agencement de l’OD et ce, à divers niveaux d’échelles. Ils ont lieu aussi bien dans les bureaux d’une collectivité où se négocient les moyens, les contraintes et la légitimation d’un tel projet ; dans ceux des instances étatiques, des laboratoires universitaires et des éditeurs de la science, des entreprises privées et de leurs concurrents, dans les salles de tribunaux etc.

3/ Interroger la création de Valeur (S)

Qu’il s’applique au secteur privé ou public, il y a bien sûr de nombreux enjeux économiques liées à l’OD. Mais, la libération des données (il faut donc voir spécifiquement quelles sont celles concernées et dans quels secteurs) ne présage en rien, par elle-même, d’une création d’emplois. Suivre ici la contribution de l’OD à une dynamique économique est essentiel : qui sont les développeurs d’applications à base d’OD ? Quelles dynamiques économiques se trouvent créées ? Comment appréhender la constitution d’une industrie globalisée de la donnée ? Et bien sûr, quels sont les gains budgétaires que peuvent en attendre les organisations publiques ?  Sur ce dernier point, on sait l’incertitude dans lesquelles se trouvent les collectivités locales notamment et le vif débat sur la valorisation financière des fonds, des mémoires documentaires, du travail des archivistes etc. Voir à ce titre, l’évolution des positions européennes et des législations locales.  De manière récente sur les biens culturels, voir l’arrêt de la Cour Administrative d’Appel de Lyon du 4 juillet 2012, confirmant la décision donnée par la cour administrative de Clermont Ferrand ; celle-ci  donne droit à NotreFamille.com contre les Archives départementales du Cantal et estime que le régime dérogatoire ne permet pas pour autant aux Archives de s’opposer au principe même de la réutilisation des données.

Par ailleurs, l’analyse des choix de licences pris par les états et les collectivités est également éclairante :  comme le souligne V.Peugeot, cette question transcende les clivages gauche/droite. Les collectivités devant alors affronter le droit, les mots d’ordre, les contraintes diverses…limitant les capacités de régulation et de maîtrise du cycle de vie des données « libérées ».

Outre leur valeur économique, c’est « un système de valeurs collectives » qui est avancé par les mouvements fondateurs :  « capacitation » citoyenne, régulation collective de l’action publique, élaboration de nouveaux savoirs, principe de « transparence » etc.  Ce système constitue l’attracteur et l’appareil de justification appliqué par le secteur public (et, il s’agit de voir comment il se trouve mobilisé par le secteur privé et selon ses fins particulières). Diverses réalisations ont démontré leurs contributions positives, soit en s’appuyant sur les participations distribuées (gestion des ressources naturelles, climatologie, qualification collective d’informations…), soit en développant de nouvelles offres de services (mobilité des handicapés dans la ville, informations culturelles, etc.). Mais, rappellé par JM Noyer, là aussi de vastes territoires restent à étudier, à suivre selon les pratiques concrètes qui s’y déploient (celui de la science, des chercheurs et de leurs modes d’exploitation des « données ouvertes »,  est en premier lieu concerné).

4/ Prendre la mesure des asymétries et du rôle des « data médiateurs »

Ces créations de valeurs ne peuvent s’envisager sans prise en compte des fortes asymétries techniques, économiques et cognitives existantes. Les moyens de conception et d’exploitation des données complexes, les capacités d’analyse critique et d’interprétation, sont loin d’être également répartis. Ce sont ici d’autres expressions des « enclosures » (au même titre que la financiarisation des données, des dégradations informationnelles, des restrictions de production et d’exploitation…). Dans ce contexte, le nombre de « Data-médiateurs » se développe de manière relativement anarchique, selon des légitimités incertaines et sous les formes les plus diverses (ouvrant tantôt des rapports de coopération, tantôt de nouveaux rapports concurrentiels) : applications  de visualisation (Dataviz), concepteurs privés de systèmes d’agrégation statistique, data journalistes, associations citoyennes (telles que mysociety ou les réseaux de civic hackers présentés par V.Peugeot), technologies de fouilles de données etc.
JM Noyer propose ici de penser le DataMining, comme « le nouveau grand récit des sociétés performatives ».  Et Big Data / Open Data / DataMining sont « à considérer dans un même mouvement et ce, sous la contrainte de création de nouveaux apprentissages et compétences ».

5/  Questionner les processus de production, d’exploitation et d’actualisation

L’association d’une production centralisée et d’une actualisation distribuée, qui se présente, selon les termes de Valérie Peugeot, sous la forme « d’une percolation entre l’OD et les processus ascendants », peut apparaître comme le paradigme le plus pertinent tant du point de vue démocratique que du point de vue de l’innovation collective. Il ouvre la voie à des espaces nouveaux où peuvent se développer les controverses.
Mais ici, il s’agit encore de différencier les domaines et milieux d’application de ce modèle : permettre aux habitants de réaliser une mise à jour des données criminelles, religieuses etc. d’une zone urbaine n’a que peu à voir, d’un point de vue socio-politique, avec une application dédiée au signalement des dysfonctionnements de circulation…
De plus, les travaux en cours des collectivités sur les méta-données, ceux-ci visant principalement (et de manière rustique si l’on veut bien considérer les développements actuels du Web sémantique)  une interopérabilité des bases de données produites en OD, méritent d’être questionnés.
JM Noyer précisant ici les limites de leur démarche qui « n’est jamais qu’un équivalent tardif (et nécessaire) de ce qu’a été le Dublin Core pour le web ». La tentation d’un modèle d’exploitation des données selon des ontologies centralisatrices et fermées rentre pour le compte en contradiction avec les potentialités créatrices d’une approche sémantique et socio-sémantique de l’OD développée ailleurs (http://www.w3.org/wiki/LinkedData; SKOS ou Simple Knowledge Organization System etc.).

6/ Conclusion : éléments pour une analyse des agencements de l’OD

L’économie politique de l’OD appelle donc un examen des agencements spécifiques au sein desquels elle se déploie : les gouvernances et modes de régulation appliqués, les modèles économiques liés, la différenciation des pratiques et des usages associés, les technologies et ingénieries documentaires déployées, les passages à l’échelle (nationale, planétaire…), les régimes de désirs qui la traversent. A ce titre, il y a lieu de penser la cohabitation et l’hybridation des formes politiques, notamment l’articulation entre l’Etat / Le Marché / Les Biens Communs et les divers déplacements qui peuvent avoir cours (passages d’un bien public à un bien commun, d’un bien public à la sphère marchande, de données d’entreprises privées à un bien public etc.).

Quelques éléments à étudier ou à mettre en oeuvre:

–    Mieux penser les milieux d’application et les finalités: vers une amélioration de l’action publique, développement du débat citoyen et du côté du marketing en particulier, quelle optimisation pour une  offre client  au prisme d’une économie de l’attention entre maîtrise des subjectivités et capture des sémiotiques…
–    Les appareils de justifications et les contraintes légales (nationales et internationales)
–    Le statut des données publiées et la question des « biens communs » (voir les travaux de E.Ostrom)  Comment donc penser les données de manière non essentialiste en tenant compte des agencements collectifs qui les mènent à l’existence, des échelles où elles opèrent , circulent et circulant, se transforment ?
–    Les gouvernances et modes d’exploitation : production centralisée/décentralisée, variation et évolution des choix opérés en terme de licences
–    Les types documentaires et formats de données… , les « data-médiateurs » documentaires, les techniques associés (organisations, individus,  interfaces, méta-données…), les modes d’action des collectifs sur les données (commentaires, indexation sociale, signalements, actualisations …)

Maryse Carmes, Grico

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