L’évènement violent que nous habitons et qui nous enveloppe : ce qui est en jeu

13 novembre 2015, L’évènement violent que nous habitons et qui nous enveloppe : ce qui est en jeu.

Jean-Max Noyer, Professeur des Universités PHOTO_grico13dsc03557a

Les questions et le désir qui les porte, les actions et le désir qui les portent sont, à ce point de l ‘affrontement, les suivantes : A quoi tenons-nous ? Que voulons-nous ? Quels modes d’existence à venir désirons-nous et souhaitons défendre ? Quel est le prix que nous leur accordons?

Insistantes, persistantes, plus que jamais, sont encore celles-ci : quels rationalismes à venir désirons nous ? Quelles utopies concrètes désirons-nous imaginer ?  Quels dieux nous faut-il inventer qui rendent le monde habitable?

Certes, face au déchaînement de la terreur, l’analyse des raisons et des causes est centrale. Mais, “comme à l’habitude” serions -nous tentés de dire : chaque fois que la montée aux extrêmes de la violence se fait plus rapide et chaotique, chaque fois que la dissymétrie des crises mimétiques implose, chaque fois que les libertés deviennent sauvages et entrent en conflit, chaque fois que les rationalismes passés et à venir ou dans les limbes, se heurtent Chaque fois que le mouvement des virtuels qui agissent nos vies semblent disparaître, que nous subissons dans la chair même de nos êtres l’arrêt  brutal de nos devenirs.

Ces interrogations sont au coeur de nos cécités et de nos doutes. Elles sont entrelacées avec les ripostes incertaines et pourtant nécessaires qui viennent avec force au devant de nous. On ne choisit pas toujours ses ennemis, ce sont eux qui nous choisissent parfois.

Et l’expression de notre détermination et de notre corps rassemblé, de notre cérébralité devenue plus dense doit être grande, indestructible.
En ces temps qui se vrillent et se déchirent, si nous devons réduire le confort difficile de la pensée de la complexité, (que nous avons acquis ici grâce à nos pères et à nos mères, grâce à notre vitalité ouverte et créatrice), si nous avons à nous interroger sur nos rationalités insomniaques (ainsi que sur l’occupation permanente de nos esprits par le flot ininterrompu des sémiotiques consuméristes, des commentaires infinies, de la pâte étouffante des intelligences productivistes), nous devons cependant le faire pour définir l’intelligence de notre riposte, tactique et stratégique. Pour donner à cette riposte sa force, immédiate et à plus long terme.

Nous savons que ceux qui sont engagés dans la création du Chaos pensent que nous sommes vulnérables et affaiblis, décadents et incapables de porter pour partie  la création continuée du monde et sa stabilité non conflictuelle. Ils se trompent comme se trompent ceux qui pensent qu’ils sont force montante. Nous pensons que leurs spasmes violents sont aussi l’indice de l’épuisement en marche de leur compulsion, de leur pulsion mortifère, de la répétition stérile de la longue suite de leurs échecs à créer un monde, même local, viable et porteur de vies.

Il ne faut pas croire non plus que nous avons affaire dans ce combat, à ce qu’il n’y a pas si longtemps on pouvait nommer la lutte entre la faiblesse des forts et la force des faibles, à une dissymétrie qualifiée, entre ceux qui auraient, en fin de compte, de bonnes raisons d’agir par la terreur et ceux (nous) qui serions ou ne pourrions être que dans une situation réactive, contrainte et devant être justifiée à l’intérieur comme à l’extérieur. Non. Nous défendons notre droit de vivre et de créer, nos libertés et notre capacité à créer des interstices, à laisser l’expérience des devenirs ouvertes, des co-existences comme processus non-violents, des dissensus comme non-viols et non polémologiques.

Dans ce moment long qui s’annonce, nous devons aussi nous interroger, agir, et exhiber cette interrogation, manifester notre action, sur la refondation de notre société, de nos sociétés. La refondation qui est en cours et qui est de nature anthropologique est complexe et le trouble qui l’accompagne est parfois profond, le cheminement qui l’incarne incertain et les bifurcations  qui se présentent, nombreuses. Les grandes crises écologiques s’intensifient et qu’il s’agisse de l’environnement, du changement de régime climatique, de l’esprit et des savoirs, des régimes d’économies politiques ou du creusement des inégalités anthropologiques, cognitives, financières, nous devons en renforcer l’expression politique et stratégique.

Si de nouveaux horizons d’existence sont à créer nous y avons notre place pleine et entière. Quel est l’avenir de l’horizon de l’ ISIS et de ceux qui le soutiennent ou en sont complices passifs voire complaisants? Quel est l’avenir proposé par ceux qui répètent depuis trop longtemps les mêmes mots d’ordre, le même refus de l’Autre, la même impuissance à ne se définir que “Contre” l ‘infidèle, autant dire une vaste part du monde? Quel est l’avenir de ceux qui refusent l’apprentissage de la controverse, de la mise en visibilité des dissensus, le travail de la pensée libre dans ses “hérétismes” permanents, dans l’exploration et l’expérimentation des formes aux frontières les plus externes, dans les régimes érotiques et sexuels comme processus? Certainement pas l’ISIS. Mais pas non plus l’armée non quantifiable de ceux qui en sont comme le halo convergent ou divergent.

Nous savons encore qu’en notre sein aussi des forces montent qui sont pour partie dans une relation structurale d’hostilité mimétique avec les formes extrêmes de la violence et des pulsions totalitaires, porteuses d’impuissance à créer les nouvelles conditions d’habitat pour les temps qui viennent. Temps incertains encore. Mais ouverts, même si  nos désirs, pensées et horizons sont multiples.

Gaia[1] ou-et  Neguanthropocène[2], Utopies concrètes et risquées des transhumanismes et posthumanismes, inventions à venir de nouvelles répartitions des pouvoirs et contre-pouvoirs dans une société qui se voudrait définitivement data centrique. Mais encore la transformation de certains pans de nos religions comme l’a montré avec  force le pape François  avec l’encyclique “Laudato si”.

Nos modes d’expression politiques et nos modes de délibération sont en transformation. Et l’éducation, les modes transmissions, les types de savoirs et leur évaluation tout cela est en mouvements et tensions. Le monde qui converge vers ISIS, celui des puissances qui le nourrissent, celui qui est dans sa traîne et celui qui plus violent encore, parasite génocidaire,  s’abrite et prospère dans les turbulences de forces stériles pour leurs jeunesses, leurs avenirs, dans les raideurs noires de forces regroupées dans un axe de puissances réactives, ce monde ne porte en aucune manière la créativité de nos existences comme problème.

Alors oui nous résistons et nous créons parce que telle est notre ligne de fuite.

Nous continuons à  habiter de manière créative nos dissensus et nous ne cessons de mettre  en mouvement nos points de vue, “à la traversée” des autres.  Nos zones frontières sont à chevaucher comme si nous voulions aller sur le bord externe de nos horizons. Comme si la vie de la pensée était précambrienne à nouveau, toujours. Nous voulons relancer sans cesse la puissance et ses conditions, à recueillir nos doutes et les intelligences qui vont avec, les volontés de vivre sous les régimes de la créativité et de la liberté, dans le flux des énergies pour définir de nouvelles frontières.

Non seulement nous n’entrerons pas dans la nuit sans combattre le noyau dur de la haine et de la violence ainsi que l’armée silencieuse de ceux qui le soutienne, en sont complice, en sont spectateurs passifs. Mais nous développerons davantage la vie des conditions qui ont permis l’incarnation de nos sociétés complexes et ouvertes, fragiles et imparfaites. Et nous riposterons à la violence de ceux qui nous attaquent par notre intelligence libre. `

[1] Bruno Latour

[2] Bernard Stiegler

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