Algorithmes, empiries numériques, agencements : méthodes, concepts en SHS

Maryse Carmes et Jean-Max Noyer, L’irrésistible montée de l’algorithmique : méthodes et concepts en SHS
Article à paraître – Extraits

Septembre 2013 – grico.fr
Résumé

Cet article pose des éléments de réflexion sur les effets de la production croissante et rapide de corpus de traces, d’empiries numériques dans les SHS, en se situant dans le cadre plus général de la montée de l’algorithmique et du Data Mining au sein des sociétés dites “performatives”, au sens de François Laruelle. En prenant appui sur le débat épistémologique et politique provoqué par Chris Anderson, on s’attache à mettre en perspective certaines transformations au coeur des pratiques théoriques, et dans le domaine des SHS , on met en évidence, à travers les  concepts d’Agencement (Deleuze -Guattari) et  d’ ANT (Actor Network Theory),  le travail complexe de la pensée confrontée à la fabrication de ce que Bruno Latour propose d’appeler “les obtenues”  en lieu et place des “données”.

Extrait 1 : DataMining, grand récit des sociétés performatives

” L’irruption du débat sur la transformation des sciences par l’irrésistible ascension des algorithmes et l’explosion quantitative-qualitative de la production de données est relativement violente. Cette irruption s’exprime aussi dans le champ d’immanence doxique à travers les débats publics et plus ou moins complexes sur les effets des algorithmes utilisés par les grands acteurs de l’industrie logicielle dans les secteurs de la recherche d’information, du marketing, des gouvernances politiques associées à la gestion des populations et des territoires… L’automatisation (pour tout ou partie) des procédures de production des données, de leur exploitation hante les imaginaires de l’action politique, en même temps qu’elle permet de concevoir des dispositifs de striage des collectifs humains-non-humains puissants. Nous savons donc aujourd’hui combien sont nouées formes de pouvoir et « raison statistique », combien la fabrication de la valeur, de l’économie-monde, des collectifs, des processus de subjectivation …de nos modes d’existences, se réalise par la mathématisation des relations, les régimes d’interfaces, la prolifération des applications qui les accompagnent. Dans ce cadre, le Data Mining se présente comme une narration impériale, comme grand récit des sociétés performatives, associée à la sainte et obsédante trinité « Performation-Prédiction-Préemption » qui caractérise les sociétés de veille et l’hégémonie marketing. Indice parmi d’autres des bouleversement des agencements scientifiques eux-mêmes, la déclaration de Chris Anderson (1) « sur la fin de la théorie », fabulation provocante d’une science revenue de tout, se présente précisément comme le symptôme des sociétés performatives et de la fusion du capitalisme et de l’informatique : ce que Guattari en son temps avait nommé “Capitalisme Mondial Intégré” (2)].”
[ ]
“Un des effets majeurs de la numérisation du signe, des réseaux hypertextuels, de la dissémination d’interfaces à la plasticité toujours plus grande et aux applications logicielles toujours plus nombreuses, du peuplement du monde par les puces RFID, du caractère toujours plus distribué des mémoires et des systèmes d’écritures, a été d’attirer à nouveau l’attention sur un certain nombre de questions anthropologiques et economiques.  Pour aller vite, cette attention s’est à nouveau portée sur les dimensions et les conséquences socio-cognitives de la variation des couplages structurels complexes cerveaux/écritures/mondes, sur la différenciation et prolifération sans précédent des formes textuelles, visuelles, sonores de leurs alliances. Pour reprendre la formule de Gérard Berry,]  le monde devenant numérique, la domination de l’algorithmique que ce soit au cœur des sciences, des réseaux, de la robotique, au cœur des modes de classement et de tri et de recherche de données, des subjectivités, des esthétiques, ou au cœur des collectifs, ne cesse de s’accroître.
De même que nous avons pris de plus en plus conscience des liens entre la « révolution électronique », la gestion informatisée des « marchés » et les politiques algorithmiques qui vont avec, nous prenons la mesure des tensions qui se déploient entre processus de robotisation, devenirs entrepreuneuriaux monopolistiques et inégalités (3) au coeur la nouvelle révolution industrielle promise par Chris Anderson et fondée sur l’alliance entre “Imprimantes 3D, découpeuses laser, logiciels et matériels open source” et de l’avènement de la flexibilité mondialisée”. Nous percevons mieux aussi certains des mécanismes économiques et financiers qui perturbent les processus d’innovation bien plus que les phénomènes de robotisation en cours. Enfin nous constatons simultanément (et une partie croissante des populations en éprouve les effets) que la monétarisation numérique  ne cesse de venir remplir le gouffre de l’immanence y introduisant, comme dit Schmitt, une « déformation, une convulsion, une explosion, bref un mouvement de violence extrême ». (4)

Extrait 2 : Une sémiotique pour l’ère de l’information mondialisée?

D’un certain point de vue les hétérogenèses, les relations structurales de conflictualités, l’extension des zones frontières distribuées ne cessent de proliférer, et le creusement d’une polémologie des régimes sémiotiques à l’heure numérique prend chaque jour davantage  de l’ampleur.

Pour suivre ici l’interrogation de Felix Guattari,  « y-a-t-il une sémiotique correspondant à la culture de l’information mondialisée ? Oui (répond-il) tout comme il y a une analyse du pouvoir de cette culture dans la myriade de tentatives visant à décrire ses différents aspects – par exemple, son caractère non linéaire ». D’où l’importance des sémiotiques a-signifiantes (5) inscrites dans le couple Big Data / Algorithmique. « À la différence des sémiotiques signifiantes, les sémiotiques a-signifiantes ne connaissent ni les personnes, ni les rôles, ni les sujets. Alors que l’assujettissement engage des personnes globales, des représentations subjectives molaires aisément manipulables, « l’asservissement machinique agence des éléments infrapersonnels, infrasociaux, en raison d’une économie moléculaire du désir ». La puissance de ces sémiotiques réside dans le fait qu’elles passent à travers les systèmes de représentation et de signification dans lesquels « se reconnaissent et s’aliènent les sujets individués ». A une échelle différente, le traitement automatique des données, ou comme le suggére fort à propos Bruno Latour, “des obtenues”, font que les “sémiologies signifiantes et leurs « syntagmes de pouvoir » linéaires peuvent se combiner avec des automatisations a-signifiantes superlinéaires. L’a-signifiant met le signifiant en œuvre comme un « outil », sans qu’ils fonctionnent ensemble, ni sémiologiquement ni symboliquement; de cette manière, les sémiotiques a-signifiantes ne sont pas soumises à la bonne forme sémiologique, à laquelle elles ont pourtant toujours recours en communicant comme le système dominant le « souhaite ».
Comme l’écrit Genesko: « Avec les significations a-signifiantes, on entre dans le plan du post-humain, « de plus en plus artificiel ». Guattari n’était pas prêt à cet égard à se joindre aux « pleureuses humanistes», et rejetait les jérémiades anti-modernes et anti-machine de l’humanisme » (6)

Extrait 3 : Contrôles et Résistances: maintenir le mouvement de la créativité

« [ ] Comme l’écrit Yves Citton (7) le traitement des Big data pose un défi à nos intelligences collectives. Il nous contraint à inventer une autre économie de l’attention, à redéfinir la notion de « pertinence » (et d’impertinence), à nous doter d’une conception plus fine, plus souple et plus vivace de la « signification ».
Et “qu’ils soient informaticiens, statisticiens, économistes, publicitaires ou artistes, tous ceux qui travaillent explicitement au traitement des données s’efforcent de rendre compte des tissus de significations qui permettent à nos sociétés et à nos intersubjectivités de « tenir ensemble ». C’est à ce niveau que se nouent nos pertinences – en deçà de nos modes de connaissance et de calcul prédéterminés, mais à partir d’un fond qui n’est nullement indéterminé pour autant. La façon la moins inadéquate de se représenter cette dynamique de frayage des significations est de la concevoir sur le modèle du mycélium, du nom de ce réseau de filaments qui, sous la surface du sol, s’étendent et se ramifient dans toutes les directions, avec pour résultat de générer la poussée imprédictible des champignons. Ces filaments en expansion constante ébauchent le frayage des pertinences virtuelles. C’est sur leur fond que nos significations prennent sens”.
Toutefois si les données et les algorithmes qui les traitent, fournissent de nouvelles conditions  herméneutiques,  les sens que nous créons à partir d’elles ne sauraient être séparés des herméneutiques que nous fabriquons selon d’autres écritures et selon d’autres substances d’expression. Si dans le cadre consumériste  par exemple (mais cela affecte d’autres problèmes)  on peut craindre un appauvrissement dans l’exploitation des données, il serait toutefois très réducteur et simplificateur d’établir un lien univoque et simple entre algorithimie et appauvrissement. Le traitement des données, même si l’on peut, en filant la métaphore du “traiter” comme le fait Yves Citton, ne peut être pensé dans sa pleine et entière positivité que si l’on en comprend et mesure  la capacité d’ouverture vers des herméneutiques nouvelles, capables de faire émerger de nouvelles visibilités, en offrant de nouvelles lignes de fuite, en créant les conditions pour de nouvelles pragmatiques analogiques et associationnistes. Il n’en reste pas moins que demeure et persiste, ici et là, la volonté de ne pas laisser les écologies consuméristes de la relation-client devenir hégémoniques sous les conditions des traitements des “Big data” et l’avertissement de Yves Citton garde toute sa force en dépit de son unilatéralisme.
“Comment en effet « traiter les données » en régime de surabondance (trop inégalement partagée), de façon à cultiver des multiversités créatives plutôt que des exploitations appauvrissantes ? Les différents frayages littéraux et littéraires esquissés par le mycélium du verbe « traiter » méritent peut-être autant que les sciences-fictions futurologiques de nous guider dans nos réflexions sur les défis des pertinences à venir. Les pratiques traditionnelles, les intuitions obscures, les prudences endémiques, les audaces surréalistes qui se sont progressivement sédimentées dans nos langues et dans nos littératures constituent – en dialogue constant avec les savoirs scientifiques élaborés par la modernité – un réservoir de significations virtuelles capables de nous fournir une précieuse orientation dans le champ virtuel des pertinences émergentes.”

Extrait 4 : Suivre les mouvements des agencements

“Habiter et décrire les agencements, impliquent plusieurs postures dont les principales pourraient être les suivantes : suivre le mouvement des relations et penser l’hétérogénéité. suivre les connexions et leur élaboration ; suivre les variations et l’enchevêtrement d’agencements étendus ; suivre la formation-formatage des attractions-répulsions et s’en donner une visualisation ; suivre les monades ou le rhizome “par son milieu” ; suivre les processus de transformations et de captures sémiotiques.

Ce qui nous intéresse donc en premier lieu, c’est la possibilité de décrire et d’habiter la transformation en cours (des collectifs, de leurs narrations, des débats, des rapports de force etc.), les mouvements, les trajectoires des actants,  les événements, et d’en témoigner. L’immense production de traces numériques permet d’accéder à ces dynamiques, de développer  de nouvelles pratiques cartographes et donc comme nous l’avons déjà noté, de nouveaux  types de réflexivité et ce, à travers une sémio-politique plus ou moins complexe des interfaces. De plus, comme nous l’avons déjà noté, la complexité des divers régimes sémiotiques ainsi que leurs rapports différentiels et les modes de transformation, traduction, hybridation qui sont à l’œuvre à travers la traduction numérique poussent de plus en plus au développement d’une narratique générale et de ses « machines abstraites » (8), ces dernières ayant un « rôle pilote. […] ne fonctionnant pas pour représenter même quelque chose de réel, mais construisant un réel à venir, un nouveau type de réalité ». Elles ne sont donc pas « hors de l’histoire mais toujours plutôt « avant » l’histoire, à chaque moment où (elles) constituent des points de création ou de potentialité ».
“Deuxième posture : Décrire la création et l’évolution des associations (liens),  faire la liste des éléments qui se trouvent ainsi associés et qui constituent l’entité, les entéléchies.(9)  Dans la terminologie de l’ANT, un acteur (un territoire, un collectif, un concept, un document…) est défini par la liste de ses relations et par la transformation que subit cette relation. Tracer les connexions, tracer les co-liaisons, les co-citations, les co-émergences…, se représenter les liens entre entités (entre nœuds ou sommets), leurs agrégations (en « cliques », clusters…), tout cela traverse, depuis la théorie des graphes, la science des réseaux, la scientométrie, les algorithmes des moteurs de recherche etc.  Le travail de recherche publié en 2012 par Latour et al.(10) saisit l’opportunité d’exploitation de traces numériques (une base de données d’articles scientifiques) et suggère ainsi une approche basée sur la navigation à travers les données, approche qui nous fournit des empiries « traversables », et où la réversibilité entité-réseau est permanente. La forme et le contenu émergent simultanément”.
[ ]

“Troisième posture:  suivre la formation-formatage des attractions-répulsions et s’en donner une visualisation. L’agencement, composé d’acteurs-réseaux  est le milieu donc où sous divers modes,  la production des relations entre des énoncés, des artefacts, des cerveaux-corps,  les relations de voisinage et les frontières se définissent et se stabilisent, où les connexions, les associations, les disséminations et les percolations s’actualisent et se déploient. De ce point de vue, il n’est pas inutile de rappeler que un des  problèmes majeurs  de toute organisation, institution ou collectif,  est bien de créer des  zones de voisinage  entre plusieurs dispositifs hétérogènes, pris ensemble dans un bloc de devenirs (plus ou moins mis sous contrôle) et où, jouant un rôle crucial dans leur métastabilisation, le travail anaphorique,  c’est-à-dire le travail de relance et de reprise, le travail interprétatif, et la sélection des micro comme des grands récits, la trans-formation de ces derniers, s’enracinent dans le champ de bataille des entélechies”.

Extrait 5 : ” Les nouvelles technologies intellectives, en fin de compte…

Les nouveaux outils (ces technologies intellectives associées à la question du web-sémantique, des ontologies comme problème et du traitement des Big Data) marquent l’advenue de modes d’écritures visant à prendre en compte la processualité et les hétérogenèses des agencements collectifs. Ils sont aussi les symptômes des dimensions  démocratiques de  la question socio-cognitive, des filtres participants de la définition, qualité, des niches écocognitives, des éthologies conceptuelles pouvant être mobilisées et mises en jeu dans l’univers des mémoires numériques hypertextuelles en réseau.

Ce bref examen “historique” montre combien le “correlation is enough!” est réducteur, et en fin de compte profondément engagé politiquement, partisan. Les sciences et leurs pratiques sont certes, largement travaillés par la “matière algorithmique” mais il montre que si l’entrelacement des sciences informatiques et des sciences y compris donc les SHS est de plus en fort, il est dominé par des modèles épistémologiques partisans et parfois en conflit et que le mouvement de la créativité en sciences et ailleurs, repose sur des processualités conceptuelles et méthodologiques compliquées et ouvertes. `

Au milieu des nouveaux modes d’écritures et des nouvelles pratiques cartographes, les algorithmes peuvent-ils participer “des réquisits d’une éthologie supérieure (à savoir) penser en terme de devenir et non d’évolution, de qualités expressives et non de fonctions, d’agencement plutôt que de comportement”? (11)  Nous avons tendance à penser que oui. Nous pensons encore que ces technologies intellectives en devenir, peuvent nous engager plus profondément vers la sortie du discours des essences, des ontologies monovalentes et de la logique binaire. Nous pensons enfin qu’elles sont en mesure de porter le mouvement qui consiste à réformer notre conception de l’encyclopédisme  “aujourd’hui en éclats”. (12)

(1)    Chris ANDERSON: The End of Theory: The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete,
http://www.wired.com/science/discoveries/magazine/16-07/pb_theory
(2)    GUATTARI F.,  ALLIEZ E., « Le capital en fin de compte », in revue Change n°1, 1981.
(3)    Paul Krugman:  Technology or Monopoly Power? December 9, 2012, IHT, et Robots and Robber Barons, IHT, Barry C. Lynn and Phillip Longman, Who Broke America’s Jobs Machine? Why creeping consolidation iscrushingAmerican livelihoods.
http://www.washingtonmonthly.com/features/2010/1003.lynn-longman.html
(4)    Gilles Deleuze et Felix Guattari, Anti-Oedipe, Édition de Minuit, 1972.
(5)    Felix Guattari, Lignes de fuites, Pour un autre monde de possibles, Edition L’aube, 2011
(6)    Gary Genosko, Banco sur Félix. Signes partiels a-signifiants et technologie de l’information, Multitudes 2008/4 – n° 34
(7)    CITTON Y., « Traiter les données : entre économie de l’attention et mycélium de la signification », Multitudes 2/2012 (n° 49).
(8)    Gilles Deleuze et Felix Guattari, Mille Plateaux, Edition de Minuit, 1980
(9)    Bruno Latour, Les Microbes: guerre et paix, suivi de Irréductions A.-M. Métaillé,1984

(10) Latour B., Jensen P., Venturini T., Grauwin S., Boullier D. « Le tout est toujours plus petit que ses parties»?Un expérimentation numérique des monades de Gabriel Tarde. “The Whole is Always Smaller Than Its Parts” —How Digital Navigation May Modify Social Theory. (with Pablo Jensen, Tommaso Venturini, Sébastian Grauwin and Dominique Boullier), British Journal of Sociology Vol. 63 n° 4, 2012

(11) Eric ALLIEZ , La signature du monde ou qu’est-ce que la philosophie de Deleuze-Guattari, Éd. du Cerf, Paris, 1993.
(12) Jean-Max NOYER, Brigitte JUANALS, L’encyclopédisme en éclats : l’édition scientifique numérique face aux nouvelles mémoires et intelligences en procès. Dans La publication scientifique : analyses et perspectives Hermés- Lavoisier, 2008

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