Réseaux sociaux et sémio-politiques organisationnelles

De Maryse Carmes

in Maryse Carmes, Jean-Max Noyer (dir), Les débats du numérique, Paris, Presses des MINES, collection Territoires numériques, 2013

Résumé

Nous examinons les problèmes posés par les nouveaux régimes de connectivité et de réflexivité qui se développent avec la prolifération des interfaces et de leurs applications au sein des organisations. On essaie, à travers l’étude de ces transformations et processus, de poser les bases d’une sémio-politique des interfaces et de mettre en évidence les rapports entre les sémiotiques signifiantes et a-signifiantes. La thèse défendue dans cet article est que la pragmatique communicationnelle proposée par F. Guattari présente le plus grand intérêt pour l’analyse politique des milieux organisationnels. En suivant cette perspective, nous interrogeons la construction des réseaux socionumériques d’entreprises (« réseau social interne ») et les nouvelles micropolitiques qui les accompagnent, en appui d’une extension du « social engineering » et du « data management ».”

Extraits

Territorialisations numériques

“Le milieu numérique enrichit les données, les relations et les pratiques dont nous sommes tissés et, à ce titre, constitue aujourd’hui un milieu associé à partir duquel se relance une multiplicité de processus d’individuation [Simondon 1989 ; Stiegler, 1994]75. Ce tissage continu et simultané des êtres, des collectifs, des subjectivités, des écritures, des flux, des lieux, des objets nomades et des technologies, caractérise de nouveaux modes de territorialisation. C’est l’agencement des connexions qui crée le territoire. Un individu (ou un pays, une entreprise, un espace du web) est constitué des liens qui partent de lui et des liens qui convergent vers lui. Il est un produit des réseaux, ou plutôt, est traversé de réseaux, en ce sens que nous avons affaire à des processus continus de co-production, de co-détermination”.

“Ces territoires sont fabriqués de relations, rapports de voisinage entre actants multiples et de nature rhéologique (agencement de flux aux intensités, vitesses et plasticités variables). Dans le cadre du déploiement des strates numériques, nous ne sommes donc pas confrontés à une perte des corps, à une « dématérialisation » (du social, des échanges, des documents), à un affaiblissement du « réel », mais bien à une hyper-matérialisation liée à l’extension de l’ichnologie (proliférations des données et des traces) [Merzeau, 2009], à un milieu marqué par l’hyper-connectivité et une synchronicité accrue, à de nouveaux rapports de vitesse et de lenteur [Virilio, 1998 ; Rosa, 2010].”
“La construction du social fraye ses voies à partir de ce milieu associé numérique et est immanente à la technique. Comme l’indique P.Sloterdijk,
« La vie s’exprime sur des scènes simultanées et imbriquées les unes dans les autres, elle se produit et se consomme dans des ateliers en réseaux ; elle se met dans l’espace où elle se trouve et qui se trouve en elle toujours de manière spécifique. Mais ce qui est pour nous l’essentiel : elle produit à chaque fois l’espace dans lequel elle est et qui est en elle. » [P.Sloterdijk, 2006a,p18].
Production continue de territoires multiples par une multiplicité d’individus, créativité relancée dès les niveaux d’échelle infinitésimaux, immanence des territoires anthropologiques, sociaux, cognitifs, politiques, économiques, religieux, etc. : voilà les quelques vertiges du mouvement incessant des sols qui se dérobent.
Le numérique ouvre, au-delà des réseaux hypermédias et des interfaces de recherche associées à des applications logicielles nombreuses, des modes de connexions (grâce entre autres aux puces RFID), vers ce que l’on peut appeler son dehors, les autres territoires et actants. Il s’agit bien d’une complication des territoires, de leurs réseaux, d’un tissage inédit et puissant. Considérer les réseaux numériques seuls empêche de voir les enchevêtrements complexes, l’entrelacement « des sols » (et entre-sols) que nous fabriquons et qui nous font. À ce titre, il nous faut aussi dépasser la question de « l’identité numérique »77 dont le postulat trop massif (essentialiste) repose sur une simplification et une autonomisation des descripteurs que l’on se donne (et que l’on nous donne) sur la toile, faisant de l’infinité des choses et « des mondes » auxquels elles sont reliées.
Selon cette perspective, le processus de territorialisation numérique veut dire : création d’un vaste territoire de type topologique et rhéologique, constitué d’actants très hétérogènes dont, pour aller à l’essentiel : des documents et des ensembles de documents, des liens et des noeuds, des mémoires, des bases de données plus ou moins complexes, des logiciels, des traces laissées par les acteurs de ce territoire, c’est-à-dire ceux qui interagissent à travers lui, tout en en étant l’expression et l’exprimé ; création d’un agencement dont chaque individu, chaque document, chaque page web, chaque donnée, chaque noeud, chaque lien, chaque activation, chaque application et ses lignes de code etc. constitue une dimension, un actant ; création d’un ensemble d’interfaces à partir desquelles sont rendus possibles les parcours sur et entre ces différents territoires à partir desquels s’opèrent les emboîtements, associations, navigations dans cette vaste strate anthropologique ou à partir d’elle ; création incessante de graphes-cartes hybrides mêlant tout à la fois les objets et les lieux, les corps et leurs déplacements, les dates et les rythmes, les individus et leurs comportements, les récits et les opinions, les expériences et les savoirs; création de rapports de force entre les entités impliqués, entre processus de performation, pour la maîtrise et la relance d’autres territorialisations possibles dans le cadre d’une politique générale des interfaces. ”

Éléments pour une sémio-poli tique organisationnelle

Au coeur d’une fabrique « l’e-organisation », les sémio-politiques travaillent donc les processus de territorialisation numérique. Elles se déploient et se singularisent selon trois types de régime : un régime de signes qui devient un régime de « capture » et d’encodage intensif des processus relationnels ; un régime de connectivité qui définit les règles d’association et de coupures ; un régime de réflexivité à partir duquel se définissent les champs de visibilité et la maîtrise des échelles. Nous employons à dessein le terme « régime » en écho à la perspective bio-politique de M. Foucault et pour souligner la nature fondamentalement politique des agencements numériques : sous des incarnations nouvelles et des affrontements inédits, le politique est au coeur des processus de conception des dispositifs, des recompositions des pratiques de travail, de la définition de nouveaux « territoires existentiels » [Souriau, 1943/2009 ; Latour, 2012].”

Dans le champs managérial, l’obsession d’un « devenir indoor » [Sloterdijk b,2006] est permanente alors même que dans un univers complexe et concurrentiel la relation (sa maîtrise) entreprise-environnement est plus que jamais fondamentale. La profusion des exercices performatifs (discours et autres éléments de langage mobilisés dans une quasi-idéologie de la «communauté ») s’associe à une extension continue des interfaces informatiques qui contribuent elles aussi, à la mise en oeuvre d’une solidarité projective : le design des pages d’accueil des portails intranet ou encore des plate-formes « réseau social interne » en sont des exemples parmi d’autres. Comme le souligne Sloterdijk :« la solidarité élémentaire du foyer, si l’on peut l’appeler ainsi, est une strate fondamentale de la capacité à dire Nous », et ce pronom, « n’est pas la désignation d’un objet de groupe, mais l’évocation performative d’un collectif qui se constitue par le biais de l’auto-excitation et de l’auto-spatialisation. » [Sloterdijk, ibid, p367].
Les espaces numériques organisationnels se déploient ainsi partir d’une sémiotique (non exclusivement linguistique) conçue par le management (fonction réflexive et performative molaire) et évoluant au gré des pratiques et participations distribuées des salariés. Dans le même temps, cela s’effectue à partir d’un processus non représentationnel adossé à des machines a-signifiantes. Sans en décrire finement ici les principes et conséquences, nous explorons, à la suite de F. Guattari et de M. Lazzarato, les modalités de couplages entre des sémiotiques de nature différente, co-opérant dans les dispositifs numériques.”

“Au passage, en privilégiant cette orientation « communautaire », l’entreprise n’apparait plus comme un lieu disciplinaire ou d’enfermement (Foucault), un lieu de fixation de la main d’oeuvre (Taylor), un lieu de captation de la force de travail (Marx). L’organisation est devenue une constellation de communautés (de pratiques, d’intérêts, etc.) qui constituent l’objet de nombre de recherches en sciences de gestion notamment. Ces dernières ont engagé récemment un travail critique sur leurs postulats, les pratiques, normes et valeurs qu’elles véhiculent, donc sur leurs propres actions.

Les vues du réseau – L’ « organisational network analysis »

Les capacités d’associations deviennent donc une dimension centrale des modes d’existence au travail. L’argument « social » de ces nouvelles plates-formes d’interactions invite à penser les salariés comme « nexus », à penser l’organisation à partir d’éthologies relationnelles et comportementales. Le focus sur les « profils » des membres, sur l’équipement sémiotique de ces derniers, en est une illustration frappante. Les sémiotiques signifiantes sont ici dominantes : elles nourrissent une économie performative « des identités », des autorités, du capital social et symbolique dont le présupposé est que la « création de valeur » peut être tirée du nombre de contacts attachés à un membre ou de sa position dans le classement des contributeurs les plus actifs. L’injonction à prendre soin de sa « e-réputation » interne n’est jamais très loin (certaines entreprises, comme IBM, proposent déjà des flux d’information « temps réel » dédiés au « buzz around you », consultables par l’ensemble de l’entreprise). Mais, l’essentiel n’est sans doute pas là.
On l’a déjà exposé, un salarié (comme une équipe, une organisation entière) est le produit de relations. La connectivité est l’élément de différenciation des organisations et les capacités de réflexivité collective, un enjeu cognitif et politique. L’examen de ces différents régimes organisationnels implique l’analyse des choix opérés et de leurs processus d’élaboration, des modes d’encadrement des pratiques et de l’action des programmes automatiques.”

« Les différentes composantes de la sémio-politique des réseaux socio-numériques s’appuient donc massivement sur les moteurs. Ces derniers agissent selon un processus génératif de graphes-cartes reposant sur le crawl, l’indexation, les algorithmes. La fouille de données (datamining) appliquée à l’entreprise peut avoir des fins multiples. Parmi celles-ci, il y a le dessein possible d’une veille organisationnelle enrichie (allant d’un « panopticon hérité » à une redistribution des réseaux de savoirs), ou encore d’une meilleure compréhension de ses dynamiques sociales, de la morphogenèse des réseaux, donc toujours couplée à une technogenèse, aux processus multiples de performation technique. Pour l’instant, en termes d’analyses des réseaux, l’organisation, ainsi « mise en équation », reste focalisée sur des indicateurs simples, pour ne pas dire triviaux.”

Au-delà d’une analyse de la liste des contacts d’un membre, du volume de documents publiés, il s’agit encore d’identifier le ou les membres les plus actifs. En second lieu, une perspective plus organisationnelle chercherait à étudier les modes d’interactions entre entités (mesurer les échanges entre services ou pays), l’évolution des flux d’interactions dans le temps. Troisièmement, une couche fonctionnelle dédiée à l’analyse (plus « qualitative ») d’une plate-forme aurait pour objectif d’exploiter la masse d’information laissée par les « activités sociales » : il s’agirait « de mieux connaître les centres d’intérêt d’un utilisateur, ses expertises reconnues ainsi que les relations entre les individus, tout en fournissant des services de mise en relation. » Enfin, l’intérêt peut se porter sur l’identification des salariés-attracteurs, sur la construction des autorités micro-locales, sur les zones d’influences et les réseaux « informels ». Parmi la profusion de prestations « d’analyses réseaux » qui s’annonce, on pouvait lire récemment cette recommandation d’un prescripteur : « Relationships between people are invisible. By making them visible you can make them controllable. You can illuminate gaps in collaboration, you can build them and you can strengthen them». Voilà clairement exprimé le choix politique de certains et leur phantasme de maîtrise.”

“Il apparaît nettement qu’en matière d’analyse réseaux et de « métriques », les responsables tâtonnent et que (contrairement à ce que les « experts » professionnels les plus audacieux annoncent) les approches socio-sémantiques sont loin d’être simples à mettre en oeuvre. Pour engager ce mouvement, il s’agirait de se défaire aussi de toute la rhétorique qui tend à dépolitiser l’organisation et le monde du travail. Quelques-uns appellent de leurs voeux la sortie des slogans sur « le 2.0 », mais dans le même temps, ils peuvent auto-proclamer la fin des hiérarchies formelles (« le sociogramme a remplacé l’organigramme »). Rares sont ceux qui se risquent à ouvrir « la boîte noire » de leur organisation. On peut voir là une perpétuation de la distribution des pouvoirs (certaines applications d’entreprises lient d’ailleurs le profil du salarié membre avec une visualisation de sa place dans l’organigramme officiel), la construction de nouvelles autorités, l’émergence de nouveaux rapports de force. Car, rappelons-le, selon les agencements qui les constituent (leur milieu de déploiement), les formes réticulaires sont hétérogènes. Que ce soit au niveau de l’ensemble de l’organisation ou dès le niveau des micro-collectifs, vous pouvez voir cohabiter des modes centralisés, hiérarchisés et des modes a-centrés, distribués ; vous pouvez constater le développement conjoint d’un « rogue swarm » (l’essaim éphémère d’un groupe de quelques salariés) et d’un « mainframe grid » (un réseau fortement structuré et relativement stable). Les sémiotiques portées par les applications ne cessent de travailler cette hybridation entre des devenirs polycentriques et des règles immanentes aux processus organisationnels, de relancer ce mélange du « lisse » (un espace qui ne connaît ni sujet, ni métrique, mais seulement des flux et des événements) et du « strié » (un espace hiérarchisé, surcodé, ordonné et fini). [Deleuze, Guattari, 1980].”

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